HISTOIRE DES JUIFS DU MAROC PAR SOLY ANIDJAR

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 DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE

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Soly Anidjar
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MessageSujet: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 5:54

Je voudrais dédier ce recit à tous les haverim de tous les mouvements qui ont travaillé dans l'ombre et l'anonymat.

Ma femme, Daphna, est devant le clavier de notre ordinateur et je suis à ses côtés, tâchant de renouer avec les lointains souvenirs de notre période dans le mouvement clandestin au Maroc.

Quarante-quatre ans plus tard, il est très difficile de se rappeler tout ce qui s’y rapporte, d’autant plus que les souvenirs doivent être entretenus, encore et encore, pour qu’ils restent gravés dans notre mémoire. Malheureusement, cela n’a pas été le cas en ce qui me concerne.

En 1958, à l’âge de 18 ans, je fus contacté par un ami de Victor B…….. Victor s’occupait d’émigration clandestine vers Israël et fut arrêté et torturé en prison, avec notre ami Meir Weizman (zl).. Victor depuis son alya, est haver kibboutz.

Je fus mis en contact avec un shaliah qui me dit qu’il fallait créer l’Hashomer Hatsair au Maroc. En fait, il n’y avait que lui et moi. Quelques semaines plus tard, il me pr oposait d’aller en Israël, au Machon le Madriche Houtz laaretz à Jerusalem.

Je partis et passai six mois au Machon durant lesquels j’appris l’Hébreu, l’histoire du peuple juif, etc. Puis je passai six mois au Kibboutz Shouval..

De retour au Maroc en 1959, je retrouvai un nouveau shaliah, Shimon Meller (Z’’L), envoyé par l’Hachomer Hatsair. Nous commençâmes à sillonner les villes les plus importantes du Maroc afin de constituer des groupes de jeunes. Pour des questions de sécurité, le shaliah ne pouvait pas se montrer dans des endroits publics avec des Juifs car on pouvait immédiatement deviner qu’il était étranger.

Donc, il m’incombait de faire le recrutement. Ma méthode était simple : bien que je n’aie jamais eu l’habitude de fréquenter les synagogues, ni en tant qu’enfant, ni en tant qu’adolescent, j’y allai tous les vendredis et les samedis soir. C’était, à mon avis, l’endroit idéal pour y rencontrer des jeunes et leur parler d’Israël.

En fait, je n’eu aucune difficulté à recruter ces jeunes gens de 18 ans et plus, car ils étaient déjà très proches d’Israël, et étaient autant de fruits mûrs qui se laissaient volontiers cueillir.

Dès que nous eûmes constitué un groupe d’une dizaine de personnes, je louai un appartement meublé afin de pouvoir y organiser des rencontres et de donner des conférences sur tout ce qui avait trait à Israël. Pour ma propre protection, je m’introduisai sous le pseudonyme bien français de Gérard Chabasson.

Bien évidemment, il y avait d’autres mouvements de jeunesse, tels que Dror, Ihoud Ha­bonim. En fait, les mouvements de gauche d’Europe, d’Amérique du nord ou latine étaient très différents de ceux du Maroc. Au Maroc, le mouvement était purement sioniste, et la Aliya en était le but principal, et nous n’inculquions à nos recrues aucune doctrine sur la lutte de classes, le socialisme ou le prolétariat.

Chaque nouvelle recrue était introduite auprès du Shaliah qui portait une cagoule. Il se tenait devant une table enveloppée du drapeau israélien, sur laquelle étaient posés une Bible et un revolver. La recrue prêtait alors serment de fidélité à l’État d’Israël et au peuple juif, et s’engageait à garder le secret sur toutes nos activités communes, et ceci se faisait en présence des plus anciens haverim.

Bien entendu, les règles de sécurité étaient sévères. Les haverim portaient tous un pseudonyme et chacun arrivait seul ou avec un haver. Ils faisaient le tour du pâté de maisons pour s’assurer qu’aucune surveillance ne nous menaçait. En général, le meublé se trouvait dans un immeuble à double issue. Nous avions mis au point un système de rendez-vous alternatif. Chaque rendez-vous était fixé à une heure et un endroit précis et, si le contact faisait défaut, le rendez-vous était reporté deux heures plus tard à un autre endroit fixé d’avance. Souvent, les rencontres avaient lieu à des terrasses de café et, en signe de reconnaissance, le contact était identifié par la marque d’une certaine boisson ou la une d’un certain journal.

J’ai implanté un premier groupe de haverim de l’Hashomer Hatsair à Casablanca, puis à Fez, Meknès, Marrakech, et Rabat. À tour de rôle, Shimon, le shaliah, et moi-même visitions régulièrement tous ces groupes en allant de ville en ville. Nous faisions des conférences sur différents sujets et nous organisions des activités de plein air et de camping dans différents endroits au Maroc. Et c’est ainsi que nous avons réussi à former un premier Garin Solelim qui ferait son Aliya au kibboutz en Israël.

Il est certain que les mouvements de jeunesse ont été le creuset dans lequel nous avons puisé pour former des haverim susceptibles de travailler pour l’émigration clandestine, la Makela, et pour d’autres tâches beaucoup plus secrètes. Mais il faut aussi mentionner tous ceux que j’ai connus personnellement et qui venaient d’Europe et d’autres pays d’Afrique du Nord, tels que Hubert Corchia z’l et Roger B…., pour ne nommer que ceux-là. Ils étaient pour la plupart originaires d’Oran en Algérie, et passèrent environ deux ans au Maroc pour superviser l’émigration illégale.

Roger B…. joua un rôle très important pendant notre « lune de miel », dont le récit de cette époque est évoqué plus loin.

Afin d’enrayer l’émigration vers Israël, les autorités marocaines ne délivraient que très peu de passeports aux Juifs, et c’est donc à ce moment que les organisations israéliennes sont passées à l’action en délivrant de faux passeports, en créant un réseau chargé de transporter les familles jusqu’aux plages où des embarcations les attendaient pour les mener ensuite vers un petit bateau qui les débarquait à Gibraltar, ou ailleurs en Espagne, pour enfin être dirigés vers la Terre Promise.

Les premiers haverim que nous avons délégués au travail de l’Aliya étaient Ouri M…. et feu Gégène Chocron z’l, tombé au combat dans le Golan durant la guerre des six jours. Ces deux haverim, après avoir cessé leurs activités au mouvement de jeunesse, furent affectés à l’émigration.



Cependant, après avoir accompli un excellent travail, ils furent « brûlés » et quittèrent le Maroc pour se retrouver à l’Ahshara d’Agen en France. Ces deux haverim ont été les premiers membres du Garin Solelim.
Je me souviens qu’une nuit, le shaliah me rendit visite pour m’informer que le département de la Aliya avait besoin d’aide pour une grande opération. Mon rôle consistait à me rendre à Fez pour prendre en charge cinq garçons âgés de 10 à 12 ans, et les acheminer vers Casablanca. Leurs parents en pleurs me les confièrent en s’assurant qu’ils portent des uniformes de scouts. On leur apprit qu’en cas de questions quant à leur destination, ils devraient répondre qu’ils étaient en route pour un grand Jamboree.
Les enfants avaient faim et j’ai réalisé que, dans l’émotion, leurs parents avaient même oublié de leur donner de la nourriture. Lorsque l’autobus s’arrêta pour une pause, je leur achetai des sandwichs et des boissons. Tout en dégustant les sandwichs un des garçons me demanda si c’était casher ! Et là, sans hésiter, je mentis pour une bonne cause !
Arrivés à Casablanca, je confiai les enfants à un autre membre du mouvement qui les prit en charge pour la nuit. Le lendemain matin, je vins les chercher en voiture et nous prîmes la direction du Nord du Maroc. À un arrêt prévu d’avance, les enfants furent embarqués dans un autre véhicule, et je retournai à Casablanca.. Quinze jours plus tard, nous reçûmes un télégramme du gouvernement israélien, transmis par nos shlichim, nous félicitant de notre participation réussie au départ et à l’émigration de 250 enfants dans le cadre de l’Aliyat Hanoar. Nous fûmes très heureux de ce succès, fiers de savoir que les enfants étaient arrivés sains et saufs, et qu’un bel avenir s’offrait à eux. Cela démontrait l’efficacité de nos organisations dont chaque contribution, si petite soit elle, ajoutait aux succès de tous les groupes.
Je dois louer le courage et la détermination des parents qui témoignèrent une confiance totale envers l’État d’Israël et nos différents mouvements.
Lorsque les membres d’une famille prenaient contact avec l’organisation, manifestant leur désir de faire Aliya, ils étaient immédiatement pris en charge. On leur faisait alors part d’une date approximative pour leur départ et on leur demandait de se tenir prêts et de se débarrasser discrètement de leurs possessions, afin de ne pas éveiller les soupçons du voisinage. Chaque membre de la famille n’avait droit qu’à une seule valise ne laissant que peu de choix entre le nécessaire et l’indispensable.

Il arrivait que, le jour venu, la date soit repoussée. Les familles devaient alors survivre sur le peu dont elles disposaient, et il fallait souvent les supporter en leur donnant les moyens de se nourrir. L’attente continuelle était notre plus grand ennemi. Les émigrants, et nous-mêmes, vivions dans l’anxiété de départ, la peur d’être remarqués et même arrêtés, ce qui minait le moral de chacun. Toutefois, la force du désir de ces familles de rejoindre la Terre d’Israël prenait le dessus et, tout en écrivant ces lignes 44 ans plus tard, les larmes me montent aux yeux et je me remémore le courage de ces familles anonymes, simples, riches d’espoir et qui, sans mot dire, prouvaient à chacun de nous que le Sionisme n’était pas un vain mot.

À ce propos, je me souviens d’une rumeur qui courait dans le Mellah : Le propriétaire arabe du four, dans lequel les familles juives avaient apporté leur dafina du samedi, voyant que des plats n’avaient pas été récupérés, s’exclamait : « Ah! Encore 10 familles qui sont parties en Israël! ». Cette rumeur reste gravée dans ma mémoire jusqu’à ce jour et démontre que nul ne pouvait prévoir de date de départ précise.

Vers la fin octobre 1960, un deuxième groupe du Garin Solelim, composé de quatre membres sous les pseudonymes de Orna, Moshe, Lulu, Félix, et Youval, prit le départ pour l’Achshara d’Agen en suivant la filière des sans-papiers. Quelques jours plus tard, nous apprîmes qu’ils avaient été arrêtés à la frontière et emprisonnés à Nador, ville du Rif au bord de la Méditerranée. Immédiatement , l’organisation mandata des avocats pour les faire libérer. Bien entendu, tous les haverim étaient inquiets pour leur santé, ainsi que de leur réaction aux éventuels interrogatoires. Tous les membres de l’organisation qui avaient été en contact avec eux furent mis au « vert », et certains groupes cessèrent toute activité afin d’assurer la sécurité. Nous fûmes soulagés d’apprendre de la part de l’avocat chargé de leur défense qu’ils n’avaient pas beaucoup souffert des interrogatoires.

Nous entrâmes en contact avec les familles pour qu’elles rendent visite aux prisonniers, mais ce projet s’avéra plutôt risqué. Je me portai volontaire mais, compte tenu du fait que j’étais connu des 5 haverim, et probablement brûlé moi-même, on refusa cette option. Malgré cela, j’insistai en avançant le fait qu’en tant que natif de la même ville, comme Lulu, je pouvais me faire passer pour son cousin car il paraîtrait plus normal qu’un membre de la famille rende visite à l’un des prisonniers. Le lien avec l’avocat était insuffisant et nous étions déterminés à les informer que nous étions solidaires dans leur malheur et que nous étions disposés à leur acheminer de la nourriture et des cigarettes afin d’atténuer leur souffrance.

Dès que la décision fut prise, je décidai de me raser le bouc pour éviter d’être reconnu, et je pris le train à destination d’Oujda, ville située à la frontière algéro-marocaine. Après une nuit passée dans le train, j’arrivai à Oujda, ville qui m’était tout à fait inconnue, et je tâchai de trouver un transport pour Nador. Il s’avéra qu’aucun transport public de jour n’existait pour Nador. Je dus donc me résigner car les heures de visite n’étaient permises que dans la journée. Un homme, qui m’avait entendu m’enquérir des moyens de transport vers Nador, s’approcha et me proposa de m’y conduire, moyennant paiement. Je pris pour acquis qu’il s’agissait d’un un taxi collectif, cependant, en chemin je m’aperçus que ce n’était pas le cas. J’avais commis une erreur et ma sécurité était en cause. J’étais assis sur la banquette arrière que je partageais avec un Marocain, tandis qu’une femme occupait le siège avant. Chacun de nous paya sa part. Chemin faisant, le chauffeur me demanda la raison de mon séjour à Nador et je lui répondis que j’étais en vacances et que je voulais profiter de la plage à Melilla. Il m’invita à lui rendre visite chez lui et m’apprit qu’il était policier à la frontière Nador-Melilla , enclave espagnole jusqu’à ce jour. L’angoisse me prit aux entrailles et je fis des efforts surhumains pour ne pas me laisser aller à la panique.



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 5:56

Mais le conducteur était jovial et entreprit de tripoter la passagère. Celle-ci s’offusqua et tenta d’ouvrir la portière, alors que nous roulions à vive allure. Le conducteur perdit le contrôle du véhicule qui fit plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser, les roues en l’air, au fond d’un ravin. Heureusement, nous étions indemnes, à l’exception de la passagère qui avait disparu. Nous gravîmes la pente du ravin et, arrivés sur la route, nous aperçûmes le corps ensanglanté de la femme gisant à quelques cent mètres de nous. Ce fut la panique totale, la femme criait et je n’avais qu’une idée en tête, disparaître! Mais comment? Le plus terrible était que je craignais une intervention de la police et une enquête approfondie, qui pouvaient rapidement démolir mon alibi de vacances à Melilla. Je ne sais si ce fut un hasard ou un miracle, mais un autobus apparut je ne sais d’où.. Je lui fis signe d’arrêter et je m’y engouffrai aussitôt. Cet imbécile de policier trouva bon de courir après moi pour me rendre mon argent, au lieu de s’occuper de la pauvre femme, mais je refusai et l’autobus démarra.

J’arrivai enfin à Nador et me mis en quête d’un endroit où faire une légère toilette et reprendre mes esprits. C’était une ville bien arabe avec une grande avenue bordée de cafés maures. J’étais plutôt à la recherche d’un café européen, comme on en trouvait dans toutes les villes du Maroc, lorsque au bout de l’avenue menant à la mer, je découvris un superbe restaurant sur pilotis. J’y entrai et me dirigeai vers les toilettes où je pus me déshabiller. Un tas de petits fragments de verre tomba à terre et je pus constater que je n’avais aucune blessure. Je commandai un café et un sandwich, puis j’achetai des conserves, des fruits frais et des cigarettes américaines pour mes amis.

Avec beaucoup d’appréhension, je me présentai à la prison. Après avoir rempli un formulaire et répondu à de nombreuses questions, j’eu enfin accès au parloir où Lulu « mon cousin » m’attendait. Ce fut la joie, la surprise ! De ci de là, je pouvais apercevoir les autres haverim qui essayaient de me faire des signes de loin. Mon arrivée fit le tour de la prison comme une traînée de poudre. Leur moral était excellent. La seule ombre au tableau était le fait qu’Orna était isolée des autres parce qu’elle se trouvait dans la section des femmes. Mais Lulu me rassura en me disant qu’elle tenait le coup aussi bien qu’eux, malgré son isolement. Je l’ai cru sur parole car je connaissais son caractère fort et optimiste.

Mon seul problème était que le gardien nous imposait de parler Arabe. Mon arabe était catastrophique. Avec quelques paquets de Marlboro je réussis à le faire changer d’avis. Le miracle se produisit et nous pûmes converser en Français. Après avoir parlé de tout et de rien, je lui fis comprendre que nous faisions tout ce qui était humainement possible pour les faire sortir de ce trou le plus vite possible. Après des au revoirs émouvants, je quittai Nador. J’y retournai une seconde fois, pour accompagner la sœur d’Orna. Mais cette fois tout se passa sans incident. Nador aujourd’hui est devenue une grande ville de l'industrie métallurgique et minière du Maroc et ce fameux restaurant existe encore.

Un mois plus tard, ils furent libérés. Mais cette libération était conditionnelle, car ils devaient retourner chez leurs parents. Bien entendu, l’organisation les prit en charge et les installa dans un petit hôtel à Tanger où ils devaient attendre leur départ.

Entre temps, nous apprîmes le naufrage du Pisces (Egoz) qui avait à son bord quarante quatre émigrants clandestins. Il n’y eut aucun survivant. Tous périrent noyés ce 11ème jour du mois de janvier 1961. Tout le monde connaît cette tragédie. Incidemment, j’avais à cette époque, des contacts avec un groupe de jeunes qui avaient quitté le Maroc et pendant plusieurs jours, leurs familles et moi-même étions très inquiets du fait qu’ils auraient pu embarquer sur le Pisces ! Par Bonheur il s’avéra que ce n’était pas le cas.
L’organisation décida de publier un tract, dont l’original est toujours en ma possession, destiné à être distribué dans toutes les villes du Maroc. Dix mille tracts ont donc été imprimés. Daphna fut chargée de se rendre à Tanger et de remettre les tracts au groupe responsable de leur distribution dans les boîtes aux lettres de tous les Juifs de Tanger. Cette action s’est répétée dans les principales villes du Maroc. Des haverim d’autres mouvements ont pris part à cette opération d’envergure.
Nos camarades, ex-prisonniers de Nador, nous téléphonèrent de leur hôtel à Tanger pour nous dire qu’ils s’étaient trouvés nez à nez avec le juge de Nador, lequel y était en compagnie d’une de ses maîtresses. Le juge les menaça de les remettre en prison. Chez nous ce fut le branle-bas de combat pour les déménager et les installer dans un autre hôtel plus sûr et dans une autre partie de la ville. Nous craignions de graves répercussions. Comme les haverim manquaient d’argent, je dus leur apporter les fonds nécessaires. Daphna, avec son paquet de tracts, et moi avec l’argent, nous sommes retrouvés dans le même autobus en direction de Tanger, transgressant les consignes de sécurité, alors que nous aurions dû voyager séparément. Mais, voyez-vous, l’amour fut le plus fort !
À Tanger, Daphna rencontra les haverim qui devaient s’occuper des tracts et me rejoignit auprès de nos camarades sortis de prison. Chacun d’eux nous raconta les péripéties de ce triste moment de leur vie. Quelques semaines plus tard, ils quittèrent le Maroc et arrivèrent sains et saufs à l’Achshara d’Agen.
Le shaliach Simon Meller ayant terminé son mandat au Maroc, nous reçûmes son remplaçant dont je n’ai jamais connu le nom. Nous l’appelions Yves. Nous recevions souvent la visite de shlichim et j’étais chargé de leur faire visiter le Maroc. J’en fis de même pour Yves. Nous envoyâmes aussi une havera, Danielle, et un haver, David, au Machon le Madriche Houtz Laaretz, à Jérusalem. En fait, nous étions heureux puisque la relève arriverait un an plus tard.
Comme je l’ai mentionné, j’avais quitté le mouvement pour travailler dans la Makela. J ’avais hâte de faire Aliya. Les parents de Daphna, que j’avais rencontrés, espéraient que nous nous mariions au Maroc, pour être plus tranquilles. Je n’y voyais aucun inconvénient. Le problème n’était que financier. Mon salaire suffisait à payer mon logement et ma nourriture. Ma mère et mes frères se trouvaient déjà en Israël. Mon père, qui était encore au Maroc, a été présenté à ma future belle-famille et, ce jour là, ils sont convenus d’une date pour notre mariage, le 19 février 1961.. Et moi qui n’avais même pas de quoi acheter une alliance ! Mes beaux parents se chargèrent d’organiser la cérémonie chez eux avec l’aide de mon père. Celui-ci offrit une gourmette à Daphna et acheta nos alliances et mon costume de mariage. Quatre jours avant le mariage, je reçus l’ordre de me mettre au frais et de renoncer à toute activité. J’étais brûlé ! Nous étions très ennuyés, car tout était prêt pour le mariage et personne de la famille n’était au courant de mes activités. Tous pensaient que je travaillais pour une compagnie d’assurance. Ces quelques jours d’incertitude furent un moment difficile.
Je me demande aujourd’hui quel supplice aurait été le pire : être arrêté ou vivre 43 ans avec la même femme ? Mais le jour du mariage arriva sans incident et se déroula en présence d’une trentaine de convives.
Le lendemain, nous rendîmes visite à mes beaux-parents. En descendant de voiture, je vis mon beau-père faisant les cent pas en bas de l’immeuble. Nous comprîmes tout de suite que quelque chose n’allait pas. Il avait reçu la visite de mon père qui lui avait appris que la police avait fait irruption chez lui le matin même, recherchant un certain Claude Knafou , mon véritable nom ! Il était clair qu’à partir de ce moment nous devions faire nos adieux, sans savoir quand nous nous reverrions.
Nous nous cachâmes dans mon appartement secret. Ainsi commença notre union dans une prison dorée. Roger B…, dont j’ai parlé plus haut, devint notre ange gardien. Il nous rendait visite presque tous les jours et nous apportait des victuailles et des nouvelles. Il nous était formellement interdit de sortir. Malgré cela, Daphna descendait à l’épicerie tous les matins pour téléphoner à ses parents et les rassurer. Elle leur racontait que notre voyage de noces à travers le Maroc se passait très bien... En réalité, nous n’avions aucune activité à part écouter de la musique, manger et le reste. C’est fou, quand je me rappelle de cette période. Être enfermé tant de temps avec une jolie fille, ce serait mon rêve aujourd’hui. À l’époque, je n’ai pas su apprécier ce moment. La patience n’était pas une de mes vertus. Notre seule bouffée d’air frais venant de l’extérieur était la visite quotidienne de Roger.
Daphna détenait un passeport marocain encore valide. Quant à moi, l’organisation me fabriqua un passeport français portant un pseudonyme. Puis, l’éternelle question posée à Roger : À quand le départ ?
Le 26 février 1961, nous apprîmes par la radio le décès du Roi du Maroc, Mohammed V. Le Maroc entier était en émoi. La communauté juive manifesta son deuil en défilant dans les rues de Casablanca. Nous pouvions les voir défiler sous notre balcon.
La radio ne diffusait que des prières en Arabe et parfois un peu de musique classique. Nous écoutions donc le seul disque de Jacques Brel en notre possession et, particulièrement, nos chansons favorites, « Ne me quitte pas » et « La valse à mille temps ». Et Roger qui revenait tous les jours avec son petit panier !
Enfin, un beau matin, il nous indiqua que nous devions nous préparer à un départ imminent, et nous fit part du scénario à suivre : Daphna partirait seule sur le vol à destination de Paris faisant escale à Rabat. Quant à moi, Roger me conduirait par la route à l’aéroport de Rabat où j’embarquerai dans l’avion qui nous emmènerait, Daphna et moi, vers Paris et la liberté.

Le grand jour arriva donc, le 8 mars 1961. Nous suivîmes le scénario à la lettre. L ’avion de Daphna fit escale à Rabat, comme prévu. Je présentai mon passeport au douanier, le cœur battant. Il y apposa son tampon et le mit de côté avec d’autres passeports. Cette situation m’inquiéta et je redoutai le moment où on me dirait : « Monsieur vous ne pouvez pas partir ! ». L’heure du départ approchait et toujours pas de passeport. La mort dans l’âme, je me décidai à retourner au guichet pour y réclamer mon passeport. À ma grande surprise, le douanier, arborant un grand sourire, s’excusa et m’expliqua qu’il l’avait mis par erreur en dessous d’une pile de passeports appartenant à une famille de dix personnes. J’aurais pu l’embrasser ! Je passai la barrière avec soulagement et retrouvai Daphna qui m’attendait, inquiète, dans l’avion. Nous ne nous parlions pas. Sécurité, sécurité !

Nous étions heureux de quitter le Maroc sans aucun problème et d’arriver enfin à Paris. Dès notre arrivée, nous prîmes contact avec l’Ambassade d’Israël et nous rencontrâmes un membre du Renseignement qui nous expliqua les circonstances dans lesquelles j’avais été brûlé, et comment la police avait pu remonter jusqu’à mon père : un groupe d’adolescents, émigrants clandestins, avait été arrêté à la frontière et les parents de ce groupe convoqués pour interrogatoire. Le père d’une des filles – qui elle-même ne connaissait pas l’identité de la personne venue la chercher –, fut requis de divulguer un nom. Sous la pression de la police, et la peur que sa fille soit inquiétée il craqua et, connaissant ma famille et sachant que j’avais été en Israël, donna mon nom.

Après trois semaines passées à Paris, nous partî­mes pour Agen rejoindre notre Garin. Trois mois plus tard, nous quittions l’Achshara pour arriver enfin en Israël le 30 juin 1961.

Montréal, le 27 octobre 2004

Je tiens à remercier ma femme pour sa patience légendaire et mon ami Jean-Patrick Krief pour sa contribution à ce récit.



Humblement, Dan Knafou


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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:10



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:12



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:13



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:15



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:22



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:34



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:35



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MessageSujet: Re: DAN ET DAFNA KNAFOU RACONTENT LEUR HISTOIRE   Mer 3 Juin 2009 - 6:39



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